Quelques chroniques


Wappa Gappa

Au milieu d'une scène japonaise plutôt tournée vers la zeuhl, la jazz électrique ou le psyché seventies, les groupes jouant du rock progressif ou symphonique font plutôt figure d'exception. C'est donc avec plaisir que l'on retrouve les musiciens de Wappa Gappa qui entretiennent la flamme aux côtés de ceux d'Ars Nova, de Gerard ou de Kenso. N'étant pas directement issu du boom symphonique japonais des années 90, Wappa Gappa a toujours cultivé son propre style à l'écart des tendances, ne proposant que 3 albums en 10 ans (cf. Harmonie n°31, 37 et 37). Ce nouveau CD éponyme est probablement le plus homogène musicalement, preuve que le groupe a su atteindre une certaine cohésion au fil des années. La formation est en fait la même sur tous les albums. Et pourtant, il y a bien eu mouvement de personnel, ce diable de Tachibana-san ne tenant jamais en place plus longtemps que la durée de l'enregistrement. En effet, en 1999, alors que Wappa Gappa et son inénarrable producteur Sato-ken parcouraient l'Europe pour présenter "A Myth" (qui se souvient du fantastique concert de Marseille ?), nous découvrions un nouveau guitariste, Hisaaki Takemori, tout aussi bon et professionnel, mais au style assez différent. Pourtant, c'est bien Yasuhiro Tachibana qui tient à nouveau la guitare sur ce nouveau CD ! Et encore une fois, on annonce sur le site web officiel qu'il vient de partir, remplacé pour les récents concerts par Masahiro Lee par aileurs membre du combo prog-métal Freewill (proche de Regency ou Liquid Tension Experiment). A part ša, ce sont toujours les claviers expressifs de Hideaki Nagaike, la basse volubile de Keizo Endo, la frappe précise de Hiroshi Mineo et la voix enchanteresse de Tamami Yamamoto qui nous régalent d'un savant mélange de jazz fusion sophistiqué et de progressif parfois symphonique à la Providence. Les musiciens apportent chacun des morceaux, le gros travail d'arrangement et de production se chargeant de donner une unité à l'ensemble. Chaque instrumentiste garde cependant de larges plages d'expression mais en restant toujours au service des mélodies et sans que cela ne sonne comme des solos rébarbatifs. Les fans des précédents albums apprécieront que les japonais aient conservé l'une de leurs principales spécificités: ces digressions inattendues au milieu d'une chanson au cours desquelles Tachibana cisèle des solos de guitare éblouissants de feeling. On a vraiment du mal à imaginer à quoi ressemblerait un album de Wappa Gappa sans lui !

J.L. Putaux - Harmonie Magazine n°52

Une interview, parue dans Harmonie Magazine n°35 est aussi disponible ici.

Yamatai

Voilà qui a de quoi étonner: un groupe japonais d'influence néo-progressive ! C'est plutôt rare au milieu des productions symphoniques auxquelles nous somme habitués. En effet, certaines chansons de Wappa Gappa se rappellent For Absent Friends, Walking In Ice, Jadis ou encore It Bites. Mais cet album est suffisamment éclectique pour que tout le monde y trouve son compte. On y retrouve de grandes envolées symphoniques dignes de Pageant mais aussi quelques touches de jazz-fusion ou de rhythm & blues. L'autre particularité du groupe est son guitariste étonnant de justesse et d'émotion qui se met en valeur dans des solos parfois un peu décalés par rapport au contexte du morceau, comme si le Allan Holdsworth de UK se tapait tous les solos des chansons d'Asia ! A noter encore une production impeccable, des musiciens et une chanteuse de très bon niveau (textes en japonais) ainsi qu'une pochette plutôt... colorée !

J.L. Putaux - Koid'9 n°21


Bien que formé en Février 1992, Wappa Gappa nous apparaît comme un nouveau venu sur la scène progressive japonaise. "Yamataikoku", son premier album auto-produit, est une belle surprise et ceci à plusieurs titres. Tout, d'abord, il se démarque assez nettement des "locomotives" symphoniques de style plus "traditionnel" tels que les derniers albums de Gerard ou d'Ars Nova, et propose un rock progressif enlevé, frais et éclectique qui, dans le premier quart du CD, possède même des consonances très "néo", ce qui est assez inhabituel pour une formation japonaise. Mais chaque titre possède une couleur musicale qui lui est propre, sans pourtant que cela nuise à la cohérence de l'ensemble. Quelques touches de jazz-fusion par-ci; quelques inflections rythm & blues par-là, sans oublier quelques pièces symphoniques et majestueuses sur lesquelles plane l'ombre du grand Pageant. Wappa Gappa possède de plus deux atouts de poids en la personne de sa chanteuse, Tamani Yamamoto qui devrait pouvoir réconcilier les auditeurs les plus réfractaires avec la langue japonaise, et de son guitariste Yasuhiro Tachibana qui, s'il reste plutôt discret durant la majeure partie des chansons, explose littéralement lors de solos d'une beauté lumineuse, dans un style "legato" qui rappelle celui d'Allan Holdsworth. Il est alors un peu en décalage par rapport au reste du morceau. C'est à croire que ça n'est pas le même musicien qui joue ! A l'instar de Marge Litch et son heavy progressif très inspiré, Wappa Gappa a su tirer le meilleur d'un certain héritage symphonique tout en enrichissant son style d'autres influences musicales. A ce titre, il apparaît comme un groupe résolument tourné vers l'avenir qui laisse augurer du meilleur quant à la qualité de la jeune garde progressive japonaise !

J.L. Putaux - Harmonie Magazine n°31


Shinwa - A Myth

Il existe au Japon des tambours géants utilisés lors de cérémonies religieuses shinto. Ils sont souvent ornés de symboles géants en forme de "virgule", disposés symétriquement à l'intérieur d'un cercle. En regardant attentivement les graphismes orangés du livret du nouveau CD de Wappa Gappa, vous reconnaîtrez ces symboles. Ajoutez à cela les idéogrammes kanji au premier plan et vous comprendrez que, bien que cette édition qui sort chez Musea soit destinée aux pays autres que le Japon, les musiciens ont à cæur d'exprimer leur identité japonaise. Initiative heureuse qui n'est pas si courante chez les groupes nippons si prompts à emprunter à l'iconographie occidentale pour illustrer leurs pochettes (Novela, Gerard, Outer Limits, etc...). Cependant, si l'on fait abstraction de ces éléments graphiques et des textes chantés en japonais, il faut bien avouer qu'aucun élément dans la musique de Wappa Gappa ne fait réellement référence au Japon.
En signant chez Musea pour sortir son second album, le groupe a compris d'emblée que le repliement sur soit de la production japonaise qui a récemment pris fin et qui nous obligeait à acheter des albums à prix prohibitifs, n'était plus de mise et que son avenir dépendait fortement de l'internationalisation de ses ventes. Shingo Ueno l'avait auparavant compris en signant des accords de distribution et de réédition avec Musea. Oui mais voilà, Wappa Gappa n'est pas issu de cette "école" symphonique nipponne à laquelle fans et chroniqueurs l'ont si rapidement rattaché. A la différence des groupes dont les membres se connaissent depuis l'enfance ou encore des "supergroupes" formés de membres de formations dissoutes, Wappa Gappa est une réunion de musiciens pro, issus d'horizons variés, un groupe monté de toutes pièces par le producteur de jazz Sato-ken et le bassiste Keizo Endo qui souhaitaient se faire plaisir, sans préméditation sur la nature progressive de la musique, que de lancer un projet réellement commercial.
Wappa Gappa s'est alors manifesté en 96 en autoproduisant "Yamatai", un premier album plein de fraîcheur qui reçut des critiques plutôt positives (cf. Harmonie n°31) mais que peu d'entre vous purent écouter, faute de distribution dans notre pays. Gageons qu'avec "Shinwa / A Myth", la formation élargira un public se limitant jusqu'à présent au Japon. Elle a pour cela mis toutes les chances de son côté. Tout d'abord, en permettant à plusieurs musiciens de soumettre des morceaux, Wappa Gappa continue à suivre la voie de l'éclectisme déjà empruntée sur le premier album, tout en développant simultanément ses aspects progressifs. Le morceau-titre, qui avoisine les 13 minutes, est d'ailleurs ce que le groupe a produit de plus ambitieux jusqu'à ce jour. En second lieu, à la production "propre" de "Yamatai" succède une mise en sons plus chaude, plus expressive, plus rock aussi, contrôlée conjointement par le fougueux Yasuhiro Tachibana (guitariste) et l'expérimenté Keizo Endo (bassiste). Elle permet aux musiciens de briller tant en groupe qu'individuellement. Que dire de plus de Tachibana-san qui s'affirme comme un des très grands guitaristes japonais du moment ? Si Yasuhiro Fujimura (Vienna) est quant à lui l'expert dans un registre heavy progressif très écrit, Tachibana-san possède un art accompli du solo, celui que l'on construit petit à petit, montant l'intensité à chaque mesure. Ecoutez donc celui qu'il cisèle sur "Utage / The Banquet"; il vous donnera des frissons ! Keizo Endo (à la basse fretless), Hirishi Mineo (à la batterie) et Hideaki Nagaike (aux claviers) ont aussi quelques interventions inspirées et sans esbrouffe.
C'est encore à la belle Tamami Yamamoto qu'a incombé la lourde tâche de l'écriture de toutes les paroles. Puisque chanter en japonais est pour elle une évidence qui ne saurait être remise en cause, elle a néanmoins eu la bonne idée de traduire ses textes en anglais pour les imprimer dans le livret. Elle utilise sa voix envoûtante pour peindre des tableaux colorés et poétiques s'inspirant de légendes ancestrales, ("Shishi-oh / The Lion-Hearted King"), de mythes fondateurs ("Shinwa / A Myth"), rejoignant ainsi certaines formes d'art pictural japonais, en particulier celui des "ukiyo-é", les fameuses estampes. Elle sait aussi émouvoir sur des chansons plus simples et mélancoliques ("Mujou / No Mercy", "Yui Itsu / The One and Only").
Avec "Shinwa", Wappa Gappa confirme donc que son premier album n'était pas une réussite éphémère et que les musiciens prennent la carrière du groupe très au sérieux.

Jean-Luc Putaux - Harmonie Magazine n°35 qui a aussi publié une interview des musiciens.

Lisez aussi la chronique de "Shinwa" par Dr Prog parue dans Prog'résiste n°15.

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